Les débuts de la SSTA

Les congrès de l'Association des instituteurs acadiens produisent, en quelque sorte, la Société Saint-Thomas-d'Aquin, organisme appelé à devenir le principal porte-parole de la communauté acadienne insulaire. Elle est née lors du congrès de 1919, tenu dans la paroisse de Bloomfield, dans le cadre d'une réunion publique convoquée le soir du 28 août et où l'on doit discuter de la fondation d'une société chargée du « prélèvement de fonds destinés à l'éducation de la jeunesse acadienne ». Le grand besoin d'un tel organisme se fait sentir chez les congressistes sachant pertinemment que la majorité des Acadiens, petits fermiers et pêcheurs de métier, n'ont pas les moyens de faire instruire leurs nombreux enfants dans les collèges et les couvents. Et pourtant, la population acadienne a un urgent besoin de gens instruits capables de contribuer à l'épanouissement et à la conservation de sa culture.

Le professeur J.-Henri Blanchard est au nombre des fondateurs et un des plus ardents promoteurs de la Société Saint-Thomas-d'Aquin. En s'adressant à ses confrères réunis au congrès de 1920, il parle d'une façon très optimiste des bienfaits que la Société pourra apporter :

« Avec l'appui moral et l'aide pécuniaire de tous nos amis, nous comptons bientôt voir plusieurs prêtres, médecins, avocats et autres professionnels acadiens sortir des Collèges et Universités et marcher à la défense de notre religion, de notre race et de nos droits. Cette société devra donc contribuer dans une large mesure à rapprocher la date de la réhabilitation complète du petit groupe acadien de l'Île St-Jean. »

Bien que l'objectif immédiat soit de recueillir des fonds pour l'instruction de la jeunesse acadienne, la Société vise plutôt le plein épanouissement de la vie française et acadienne à l'Île-du-Prince-Édouard.

Grâce au travail de ses dirigeants, recrutés surtout parmi le clergé et les laïcs acadiens les plus instruits, la Société réussit à amasser une somme d'argent suffisante pour parrainer annuellement quelques boursiers. Les contributions proviennent de particuliers, de collectes et de soirées récréatives organisés par les dirigeants de la Société. À Charlottetown, par exemple, on organise des soirées de jeux de cartes pour aider à payer les études d'un jeune de Rustico qui destine à la prêtrise.

En 1937, un événement important aura une très grande répercussion sur la Société et ses œuvres. C'est l'année du deuxième Congrès de la langue française au Canada, à Québec. Le Professeur Blanchard est invité à parler de la situation du français dans sa province. Dans une conférence bien préparée, il décrit la situation précaire de la vie française et de l'éducation chez les siens. Il souligne la rareté des Acadiens dans les professions libérales, que ce soit en médecine, en droit, dans le sacerdoce, dans l'enseignement ou dans la fonction publique. Il souligne aussi le manque de moyens de la communauté insulaire pour financer les études supérieures de ses jeunes :

« Nous avons bien la Société Saint-Thomas-d'Aquin qui recueille quelques fonds et qui paie les études secondaires de deux élèves. Mais c'est si peu en présence des dangers qui nous assaillent de tous côtés. Si nous voulons préparer ces chefs si nécessaires et sans lesquels nous allons infailliblement disparaître comme groupe de langue française, il nous faudra marcher bien plus rondement et bien plus vite que cela; autrement il sera bientôt trop tard. »

Le conférencier de l'Île trouve un public attentif et réceptif. En effet, suite à son exposé, ses auditeurs québécois l'encouragent à visiter les maisons d'enseignement du Québec afin d'y solliciter des bourses d'études pour les Acadiens de l'île, ce qu'il fait en 1937 et 1939. Les institutions québécoises lui réservent un accueil chaleureux et, en 1937, sept jeunes Acadiens entreprennent leurs cours classiques au Québec. En 1939, ils sont au nombre de vingt-deux. Les quelques collèges acadiens accueillent aussi leur part d'étudiants de l'île. La Société Saint-Thomas-d'Aquin coordonne la distribution de toutes ces bourses.

Cet appui généreux de l'extérieur donne un nouvel élan à la Société. On cherche alors à la doter de bases plus solides et même à étendre son champ d'action. Une trentaine de succursales sont créées dans les districts solaires acadiens, lesquelles travaillent surtout au recrutement de membres et à la collecte de fonds.

Outre la distribution de bourses, la Société Saint-Thomas-d'Aquin offre des subventions aux écoles acadiennes pour l'achat de livres français destinés à leurs bibliothèques. Elle distribue aussi des centaines de volumes provenant de dons des sociétés patriotiques canadienne-françaises et abonne les écoles au journal L'Évangéline – tout cela dans le but d'encourager la lecture française. Avec les années, la Société étend son œuvre et son action de sorte qu'elle devient, comme nous le verrons, le principal porte-parole de la communauté acadienne.


(Source : ARSENAULT, Georges; Les Acadiens de l'Île : 1720-1980. Moncton, Les Éditions d'Acadie, 1987; p.169-171 (Prix France-Acadie, 1988))